The Soviet Unix
Cette vidéo raconte comment Unix, un système d’exploitation américain verrouillé par des licences et un embargo technologique, a été cloné, adapté et utilisé en URSS pour devenir le socle du premier réseau soviétique, puis le seul canal d’information libre pendant le putsch d’...

SYNTHÈSE STRUCTURÉE
Le contexte matériel : des clones soviétiques du PDP-11
Dans les années 1970, l’URSS a choisi de cloner l’architecture occidentale plutôt que de développer ses propres processeurs. Les machines SM étaient des copies du PDP-11 de Digital, et la série 1801 de processeurs 16 bits était entièrement compatible avec le jeu d’instructions du PDP-11. Cela signifie que « software written for a PDP-11 in Boston could run on a desk in Moscow ». Ces machines DVK, des PC soviétiques, étaient donc capables d’exécuter Unix, mais l’accès à ce système était bloqué par l’embargo du CoCom et la licence d’AT&T.
L’arrivée clandestine du code Unix
Malgré l’embargo, des bandes magnétiques contenant des fragments de code source d’Unix ont circulé à Moscou dès le début des années 1980. L’intervenant précise que « the academic black market had arrived before state espionage » : ce sont des étudiants et des chercheurs, pas le KGB, qui ont fait entrer Unix en URSS. Une anecdote savoureuse : dans The Cuckoo’s Egg, Clifford Stoll raconte qu’un hacker allemand vendait du code Unix au KGB, alors que les programmeurs moscovites possédaient déjà BSD.
Deux projets concurrents puis fusionnés
Deux systèmes ont émergé de ces bandes :
- MNOS (1981), développé sous l’égide du ministère de l’Industrie automobile, basé sur Unix V6. Sa version la plus appréciée était surnommée Rabochaya Loshadka (« petit cheval de trait ») pour sa rapidité et sa légèreté.
- DEMOS (1982), né à l’Institut Kurchatov (centre de l’énergie atomique), basé sur BSD. Son nom signifie « système d’exploitation unifié interactif portable », et le mot clé est Mobilnaya (portable) : dans un pays où chaque famille de machines avait son OS propriétaire, l’idée d’un système portable écrit en langage de haut niveau était une révolution culturelle.
Les deux groupes ont échangé patches et idées, au point que leurs contributions sont devenues indiscernables. Entre 1986 et 1990, ils ont fusionné en DEMOS 2, basé sur 2.9 BSD puis 4.2 BSD pour les clones du VAX.
Le génie méconnu du codage KOI8
Le problème du cyrillique a été résolu par l’encodage KOI8, décrit comme « one of the most brilliant encodings ever designed ». Les caractères cyrilliques n’y sont pas rangés dans l’ordre alphabétique russe, mais de sorte que si l’on supprime le huitième bit (à cause d’un modem défectueux ou d’un système occidental), le texte devient une translittération latine lisible. C’était « engineering designed for a hostile world, for terrible phone lines ».
La reconnaissance officielle et la création de la coopérative Demos
En 1988, les développeurs de DEMOS ont reçu le prix du Conseil des ministres de l’URSS. L’intervenant souligne l’ironie : « The Soviet state officially rewarding a group of programmers for adapting an American operating system covered by an AT&T license, forbidden by the embargo ». Avec les lois de Gorbatchev sur les coopératives (1988-1989), une partie de l’équipe a fondé la coopérative Demos, qui vendait et supportait le système comme un produit commercial.
La naissance du réseau Relcom
À l’été 1990, la coopérative Demos et l’Institut Kurchatov ont construit un réseau de messagerie basé sur UUCP, appelé Relcom. Le 28 août 1990, une connexion modem entre Moscou et l’Université d’Helsinki a permis le premier échange de courriel entre l’URSS et le monde. « The Iron Curtain was pierced with a phone bill », résume l’intervenant. Le 19 septembre 1990, le domaine .su a été enregistré.
Le retour du fantôme de Kremvax
En 1984, un canular avait annoncé l’arrivée de l’URSS sur Usenet via un nœud nommé Kremvax. Personne n’y avait cru. En septembre 1990, quand les premiers messages réels de Moscou sont apparus sur Usenet avec le domaine demos.su, les gens ont pensé à une nouvelle blague. Vadim Antonov, le programmeur en chef de Demos, a signé ses messages « Demos, Moscow, USSR. It is not a joke ». Et pour boucler la boucle, il a nommé la passerelle du réseau Kremvax : « They took a joke made at their expense and turned it into a host name ».
Le putsch d’août 1991 : le réseau qui a sauvé l’information
Le 19 août 1991, les putschistes ont coupé tous les médias traditionnels (télévision, radio, presse). Mais ils ont oublié le réseau Relcom, qui n’était pas classé comme média de masse. Pendant trois jours, les employés de Demos ont maintenu le canal ouvert, faisant transiter environ 46 000 messages (décrets de Eltsine, témoignages, nouvelles) vers le groupe talk.politics.soviet et de là vers le monde entier. L’intervenant cite le message de Polina, la femme d’Antonov : « Do not worry. We are fine, frightened, and angry. Moscow is full of tanks. They have shut down all the media, but thank heaven they do not consider Relcom mass media. Or maybe they simply forgot about it. »
Le photocopieur qui a changé l’histoire
Détail cocasse : les hommes de Eltsine sont venus au bureau de Demos pour chercher un photocopieur pour leurs tracts. Ils y ont découvert que le réseau pouvait diffuser les proclamations du président dans 70 villes soviétiques et dans le monde entier en quelques minutes. « Russian political power discovered the internet because it needed a photocopier », ironise l’intervenant.
La fin de Demos et l’héritage du domaine .su
Après la dissolution de l’URSS, Demos comme système d’exploitation a disparu, écrasé par l’arrivée des Unix occidentaux et de Linux. Mais le domaine .su, enregistré le 19 septembre 1990 pour un pays qui a disparu 15 mois plus tard, est toujours actif avec plus de 100 000 inscriptions, souvent utilisé pour des activités cybercriminelles. « The Soviet Union survived itself in the form of a top-level domain », conclut l’intervenant.
CONCEPTS CLÉS
- UUCP (Unix-to-Unix Copy) : Protocole de transfert de fichiers et de courrier électronique en mode batch, utilisé par Relcom pour échanger des messages via des appels modem périodiques.
- KOI8 : Encodage cyrillique conçu pour résister à la perte du huitième bit, transformant le texte russe en translittération latine lisible.
- CoCom : Comité de coordination pour le contrôle multilatéral des exportations, qui interdisait la vente de technologies sensibles (dont Unix) au bloc soviétique.
- Kremvax : Nom du nœud fictif du canular de 1984, devenu le nom réel de la passerelle Relcom en 1990.
CONCLUSION
L’histoire de Demos illustre que le code et les idées ne respectent aucune frontière, qu’elle soit politique, légale ou technologique. « No embargo, no license, no iron curtain has ever truly stopped the circulation of knowledge », affirme l’intervenant. Ce qui a commencé comme des bandes magnétiques passées en contrebande est devenu le système nerveux d’un pays en pleine révolution, prouvant que la liberté de l’information peut surgir des endroits les plus inattend