Biélorussie business avec une dictature ARTE
Cette enquête révèle comment des entreprises occidentales continuent de commercer avec la Biélorussie d'Alexandre Loukachenko, alimentant un régime dictatorial qui exploite le travail forcé, réprime violemment l'opposition et soutient l'effort de guerre russe, malgré les sanctions européennes.

SYNTHÈSE STRUCTURÉE
Le régime Loukachenko : 30 ans de répression systématique
Depuis 1994, Alexandre Loukachenko dirige la Biélorussie d’une main de fer. Les manifestations de 2020, déclenchées par une élection présidentielle frauduleuse, ont été réprimées avec une violence extrême. Depuis, la répression s’est intensifiée : arrestations arbitraires, tortures psychologiques et physiques, et emprisonnement massif des opposants. Un exilé témoigne : « Notre seul moyen de protester envers les actions du régime, c’est de mettre notre vie en jeu. » Le régime utilise les données de téléphonie mobile pour traquer les manifestants, et les prisonniers politiques sont contraints de travailler dans des ateliers de production.
Le bois biélorusse : une faille dans les sanctions européennes
L’Union européenne a interdit l’importation de bois biélorusse en mars 2022, mais les produits transformés comme les meubles ont longtemps échappé à cette interdiction. Ce n’est qu’en 2024 que les produits intégrant du bois biélorusse ont été inclus dans les sanctions. Malgré cela, l’enquête du WWF menée par Johannes Zanon a révélé que sur 18 meubles achetés sur des sites européens, 6 provenaient très probablement de Biélorussie. « Si 2 ans après l’embargo, on trouve encore des produits provenant effectivement de Russie ou de Biélorussie, il y a de fortes chances qu’on soit en présence d’une infraction à la loi », souligne l’ingénieur écologue.
Le travail forcé dans les colonies pénitentiaires
Un rapport de l’ONU publié en 2025 confirme que des détenus biélorusses sont employés à la transformation du bois dans des conditions qualifiées de travail forcé. Un ancien prisonnier politique raconte : « Dans la colonie pénitentiaire numéro 3, il y a ce qu’ils appellent un atelier expérimental. On y fabrique des meubles. […] Pour son travail, chaque détenu reçoit 5 à 10 roubles, soit environ 11 centimes d’euros par mois. » Ces meubles sont ensuite vendus sur le marché, sans que personne ne sache où ils sont envoyés. Les prisonniers sont également contraints de coudre des uniformes militaires pour la Russie, une torture psychologique supplémentaire.
A1 Telekom Austria : la surveillance au service de la dictature
L’opérateur autrichien A1, détenu à 70% par l’État autrichien, exploite un réseau de télécommunication en Biélorussie. Selon l’ONG Epicenter Works, l’entreprise aurait fourni au régime les données de localisation des manifestants lors des protestations de 2020. Une blogueuse biélorusse exilée, Olya Karchuk, témoigne : « Lors de mon procès, on m’a bel et bien présenté le relevé de mes déplacements, où j’étais et à quelle heure. […] À cause de ces employés de A1, beaucoup de gens se sont retrouvés en prison. » L’entreprise a également accepté de construire 300 installations de télécommunication en échange d’une amende de 83,7 millions de roubles, un accord validé par le KGB et le ministère de la Défense.
Le contournement des sanctions : l’acide chlorhydrique pour les missiles
Le centre d’investigation biélorusse (BIC) a documenté comment l’entreprise allemande VACUUM, via la société de distribution Urseco, a livré de l’acide chlorhydrique ultra-pur à l’entreprise biélorusse Intégral, spécialisée dans les circuits électroniques pour missiles russes. Après le durcissement des sanctions, les livraisons transitaient par le Kazakhstan, avec la mention « fabriqué en Allemagne » supprimée des documents de douane. « On se retrouve avec un cercle entre l’Allemagne, le Kazakhstan, la Russie et la Biélorussie », explique le journaliste Stanislau Ivashkevich. L’entreprise VACUUM a mis fin à sa collaboration avec Urseco, mais les experts estiment que d’autres filières existent.
La militarisation de l’économie biélorusse
Selon l’organisation Belpol, fondée par d’anciens membres des forces de l’ordre biélorusses, Intégral aurait livré plus de 4,5 millions de pièces destinées à la fabrication de missiles russes, pour une valeur totale d’environ 300 millions d’euros. Vladimir Guigard, ancien enquêteur de la brigade criminelle, alerte : « Les Européens croient que s’ils introduisent des sanctions contre une entreprise, ils seront tranquilles pendant un an. Mais il suffit d’une semaine à un système autoritaire pour contourner ces sanctions. » Belpol prévient que la Biélorussie pourrait devenir un « atelier de production d’armement pour la Russie » et que ces armes pourraient être utilisées contre l’UE et l’OTAN à l’horizon 2030.
Le prix humain : témoignages de prisonniers politiques
Palina Charenda-Panasiuk, condamnée à 4 ans de prison pour avoir participé aux campagnes électorales de l’opposition, décrit des conditions de détention inhumaines : « J’ai été détenue avec des fous et des meurtriers. […] On n’avait pas de lumière ni d’air frais. À des moments, j’ai pensé que je ne reverrai plus jamais ma famille et mes enfants parce qu’au bout d’un certain temps, on se dit qu’il vaut mieux mourir pour arrêter de subir ces souffrances et ces tortures. » Son mari, Sergei Tikhanovsky, blogueur devenu opposant politique, a été libéré après 5 ans de détention, mais sa santé est gravement altérée.
La libération de Sergei Tikhanovsky : un espoir fragile
La libération de Sergei Tikhanovsky, figure de l’opposition biélorusse, a été annoncée quelques mois après son interview. Sa femme Svetlana, en exil à Vilnius, a pu le retrouver. Il témoigne : « Lorsqu’on prive quelqu’un de sommeil, sa santé dégringole. […] On subit des cris constamment, des humiliations, des menaces. » Cette libération pourrait être un geste calculé du régime pour apaiser les tensions, mais Svetlana Tikhanovskaya reste déterminée : « Les sanctions ne seront jamais assouplies ni levées. Elles seront toujours d’actualité. »
L’analyse isotopique : une preuve scientifique de la provenance du bois
Le laboratoire de Julier en Allemagne a développé une technique d’identification de l’origine du bois basée sur l’analyse isotopique. En mesurant les proportions de carbone, d’oxygène ou de strontium contenus dans un échantillon, on peut déterminer la région d’origine de l’arbre. « L’analyse isotopique, c’est quasiment comme une empreinte digitale », explique Johannes Zanon. Sur les 18 meubles analysés, 6 proviennent très probablement de Biélorussie, ce qui constitue une preuve solide pour déposer des plaintes contre les enseignes concernées.
Les réponses des entreprises : entre déni et justification
Face aux accusations, les entreprises adoptent des stratégies variées. A1 Telekom Austria affirme « rester en dehors de la sphère politique » et invoque son obligation de suivre la législation biélorusse. VACUUM déclare avoir mis fin à sa collaboration avec Urseco, mais nie toute responsabilité. Les enseignes de meubles évoquent des « problèmes informatiques » ou des « stocks antérieurs aux sanctions ». Claudia Dorninger, experte en sanctions, dénonce : « On peut comparer ces produits à ce qu’on appelle les diamants de sang. […] À partir du moment où on a connaissance du problème, on va prendre des mesures. Mais il peut se passer des années avant que l’Union européenne se saisisse de ce genre d’affaires. »
CONCEPTS CLÉS
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Travail forcé : Situation où des personnes sont contraintes de travailler sous la menace d’une peine, sans consentement libre et éclairé. En Biélorussie, les prisonniers politiques sont employés dans des ateliers de production pour quelques centimes par mois.
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Biens à double usage : Produits, technologies ou logiciels pouvant être utilisés à la fois à des fins civiles et militaires. Leur exportation vers des pays sous sanctions est strictement réglementée.
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Analyse isotopique : Technique scientifique qui mesure les proportions d’isotopes (variantes d’un même élément chimique) dans un échantillon pour déterminer son origine géographique. Elle est utilisée pour tracer la provenance du bois, des diamants ou des denrées alimentaires.
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Sanctions de l’UE : Mesures restrictives imposées par l’Union européenne pour faire pression sur des États ou des entités qui violent le droit international ou les droits humains. Elles peuvent inclure des interdictions d’importation, d’exportation, des gels d’avoirs ou des restrictions de voyage.
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Contournement de sanctions : Stratégies utilisées par des entreprises ou des États pour échapper aux restrictions imposées par les sanctions, comme le transbordement via des pays tiers ou la falsification de documents.
CONCLUSION
Cette enquête met en lumière un paradoxe troublant : alors que l’Union européenne impose des sanctions contre la Biélorussie, des entreprises occidentales continuent de commercer avec le régime de Loukachenko, alimentant directement la répression et l’effort de guerre russe. Les failles dans les sanctions, le manque de contrôles indépendants et la complexité des chaînes d’approvisionnement permettent à ces entreprises de poursuivre leurs activités sans conséquences. Comme le souligne Svetlana Tikhanovskaya : « Il est amoral de commercer avec ce régime » quand on sait que les revenus générés servent à « exterminer les Biélorusses, à les torturer, à les réprimer et à aider la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine ». La question n’est plus seulement juridique, mais profondément éthique : jusqu’où les démocraties européennes sont-elles prêtes à fermer les yeux sur leurs propres valeurs pour préserver leurs intérêts économiques ?